" Un autiste profond passe sa vie en prison. Un Asperger la passe au zoo..." - S.F -

samedi 11 mars 2017

Etre Asperger : ça fait quoi de le savoir ?

Bon. Je suis Asperger. 

Je répète. Je me le répète, encore et encore : je suis Asperger. Je suis Asperger. 
Ah. Asperger ? Oui, Asperger. Bon. Ok.
Asperger, vraiment ? Oui, Asperger, vraiment. 
Ah. Ah ah ? Hum... Asperger. Autiste Asperger. Ah. Autiste ? C'est pas pousser le bouchon un peu loin, ça ? Autiste ? Non, parait que non. C'est comme ça qu'on dit. Autiste Asperger.
Mais là, hop, question : ça se prononce comment, Asperger ? Parce qu'il semblerait qu'il y ait deux écoles, quand même. 
Certains psys, la plupart d'ailleurs, (auraient-ils raison ?) prononcent Aspergé, comme une asperge aspergée, et moi ça ne me plait pas trop. Vous imaginez placer ça dans une conversation ? "Désolée, je suis aspergée." 
Bon sang, la pauvre ! Aspergée par quoi, par qui, pourquoi ? Est-elle trempée ? A-t-elle froid, du coup ? Vite, une serviette pour la sécher ! Mais pourquoi dire "je suis aspergée" alors que la formule correcte serait "j'ai été aspergée" ? Serait-elle un peu simple d'esprit ? L'aurait-elle un peu cherché, comme l'arroseur arrosé ? 
Bref, être aspergée ne me convient pas, mais alors pas du tout. Je voudrais bien dire tout ça aux psys qui disent Aspergé (vous aimeriez l'être vous ? Non mais oh !) 
Je me contente de les fixer d'un regard un peu bovin, partant du principe que s'ils sont psys c'est qu'ils savent, et qu'il est inutile de polémiquer avec quelqu'un persuadé de Savoir (avec une majuscule, dans ce cas-là. C'est grâce à ce Savoir chèrement acquis au prix de longues années d'études qu'ils sont de ce côté-là de leur bureau, et moi de l'autre)
Moi, quand je me dis "je suis Asperger", je prononce Aspergueur, à l'allemande, quoi. Vu que ce brave Hans était autrichien, ça semble logique. Et en allemand, le G se prononce GUE, je suis formelle là-dessus. Ce qui m'arrange bien, vous l'aurez compris.
Fin de la digression, revenons-en aux faits. 

Donc, je suis Asperger. Ca fait huit mois que je le sais, maintenant. Huit mois pendant lesquels je n'ai pas écrit une ligne, ni ici ni ailleurs, ni sur le sujet ni sur aucun autre. Huit mois que je digère l'info dans un silence intérieur absolu, monacal, abyssal, total. 
Je m'attendais à une onde de choc, une déferlante à un moment ou un autre, un séisme et ses répliques. Je tendais l'oreille et le dos, sûre que ce calme sidéral n'était que les prémices d'une tempête dévastatrice. 
J'attends toujours. Et rien ne vient. Le calme en moi semble bien s'être installé de façon durable, et c'est tant mieux. C'est... confortable. Reposant. Apaisant. 
Si c'est ça, les conséquences d'être diagnostiquée, je prends. Je prends et je ne lâche pas. Ca fait tellement du bien. Je ne suis plus dépassée par mes émotions. Je me réconcilie avec moi-même. Je m'écoute. Je ne m'en veux pas. Je ne me juge plus. 
J'ai définitivement abandonné mon "faux-self", ce personnage de fiction bien sous tous rapports, dynamique, professionnel, ouvert aux autres, gestionnaire infaillible du quotidien et de ses emmerds, tendant l'autre joue à chaque mandale reçue, toujours debout, toujours "dans le move", toujours dans la lutte. Et toujours dans l'échec...
Pour arrêter l'alcool, j'ai appris beaucoup de choses, dont celle-ci : tant que je considérais l'alcool comme un adversaire et mon abstinence comme une lutte, je perdais. Il a fallu que je comprenne qu'il n'y avait tout simplement plus de combat. 
Là, c'est pareil, exactement pareil. Si combat il y a, je n'ai pas les armes. La preuve ? Je me suis fait mettre K.O systématiquement. J'ai perdu tous les rounds jusqu'à aujourd'hui. Tous sans exception. 

Alors je suis descendue du ring. 
J'accepte. Je m'accepte. Je pense me comprendre chaque jour un peu mieux. 

J'ai décidé de suivre une thérapie comportementale et cognitive (TCC), et ça me fait du bien. Ca me permet de mieux comprendre mes lacunes, mes déficiences liées au syndrome, et de mettre en place certaines choses pour y remédier. 
Ainsi, il est apparu que j'étais incapable de savoir ce que je ressens, hormis la colère et parfois, la tristesse. Incapable de nommer ne serait-ce que dix émotions différentes, moi qui me targue d'être plutôt bonne en français ! Incapable de saisir les nombreuses nuances de nos ressentis. La psychologue m'a imprimé une liste de plus de quatre cents expressions, et j'en étais estomaquée !
Je ne pensais vraiment pas être si ignorante dans ce domaine, et pourtant c'est typique du SA. J'apprends donc à m'observer de l'intérieur, être à l'écoute de ce que je ressens, et j'essaie d'y mettre des mots. 
Bon, la plupart du temps, j'ai quand même l'impression de ne strictement rien ressentir, mais quand une émotion me traverse, j'essaie d'y prêter attention et de la définir. Je me rends compte alors qu'en fait, je ne suis pas en colère, mais triste. Ou frustrée. Ou heurtée. Apeurée aussi, parfois. Bref, c'est nouveau pour moi, tout ça. Mais cet apprentissage est indispensable. La colère, dixit ma psy, est ce qui survient en dernier, parce que les émotions précédentes n'ont pas été identifiées, ni écoutées. Ecouter sa tristesse ou sa frustration dès qu'elle apparaît évite de se retrouver en colère plus tard. 
Et ça marche. 

Grâce à cette thérapie, j'arrive aussi à cerner de mieux en mieux ce qui me convient, et je commence même à pouvoir l'exprimer. 
J'ai besoin de calme, de silence, j'ai besoin que mon chez-moi soit en ordre, j'ai besoin de pouvoir passer des heures sur un jeu vidéo ou à regarder des séries, j'ai besoin de vêtements doux au toucher et chauds, j'ai besoin de manger sucré, j'ai besoin de me couper les ongles dès qu'ils dépassent le bout de mes doigts, ... j'ai besoin de tout cela et d'une multitudes d'autres petites choses pour me sentir détendue, ces petites choses qui pour la plupart des gens ne sont que des détails mais qui, pour moi, me bouffent la vie si elles ne sont pas en place. 
Et ça aussi, c'est semble-t-il typiquement Asperger ! 

Alors j'aménage ma vie en fonction. C'est beaucoup de changements en perspective, et Dieu sait à quel point ça m'angoisse, mais il faut que j'en passe par là si je veux vivre enfin de façon confortable. 
Je suis en procédure de licenciement pour inaptitude médicale à mon poste, je devrais perdre mon boulot d'ici une quinzaine de jours. Pas le choix, comment reprendre un poste de commerciale après plusieurs mois à expérimenter le bien-être de ne plus être confrontée à des interactions sociales que je ne maîtrise pas ? 
Il faudrait être masochiste pour revivre cette angoisse permanente, cette pression de tous les instants à devoir décrypter, analyser le langage corporel des gens, les intonations, le contenu de leurs paroles pour au final me planter quasi-systématiquement dans mes interprétations !
Je ne suis pas maso. Donc, basta. J'ai décidé de reprendre des études en informatique, du coup. Rien de bien original quand on est Asperger, mais bon, c'est un domaine qui emploie à tour de bras, et puis les ordinateurs et moi, on se comprend. Je comprend leur logique, je l'apprécie. J'aime la façon dont ils fonctionnent. J'ai 45 ans et je vais être informaticienne. On va dire qu'il n'est jamais trop tard !

Pour conclure ce long article, je dirais que ce diagnostic m'a révélé à moi-même. J'ai enfin trouvé la paix et la compréhension profonde de qui je suis vraiment, dans mon intégralité. 
Tout est cohérent. Tout est respecté. La situation n'est pas rose pour autant, mais la connaitre me permet de ne pas m'entêter à changer des choses en moi ou autour de moi qui ne peuvent pas l'être. J'accepte mes déficiences au fur et à mesure que je les découvre, leur découverte éclaire mes échecs précédents et me donne un but : celui de ne plus jamais les reproduire et de ne plus jamais me faire souffrir. 

Je ne considère toujours pas le SA comme un handicap, mais comme une particularité neurologique qu'il faut que je prenne en compte, comme le fait d'être gauchère, par exemple. Je ne vais pas m'entêter à écrire de la main droite ! 

Alors oui, je suis Asperger. Je ne suis pas que cela, mais je suis aussi cela. Et c'est important. Ô combien. 
Je n'en retire ni joie ni fierté, ni honte ni tristesse. C'est juste un fait dont je m'accommode de mieux en mieux. 

A tous ceux qui ont des doutes ( to be or not to be... Asperger ?) faites-vous diagnostiquer. Faites cette démarche. Ne restez pas sur un auto-diagnostic ou sur une suspicion. Allez-y, go ! Il y a eu tant de positif pour moi à le faire, il ne peut qu'en être ainsi pour vous. 

Après l'obscurité la lumière !













jeudi 21 juillet 2016

Ma psy avait raison !

Je suis Asperger, ma psy avait raison...

Pour Ch. qui a fait mon évaluation, cela tient du miracle que Françoise ait pu déceler chez moi le syndrome, tant il est masqué, compensé par des années de sur-adaptation épuisante et parfois vaine. 
Il est pourtant là et je n'en ai rien su pendant 45 ans. Encore aujourd’hui je ne sais qu'en penser. Cela fait plus d'une semaine que Ch. m'a donné sa réponse lors d'un rendez-vous sur Skype, après plusieurs passages de tests échangés par mail, deux séances sur Skype et un rendez-vous physique de deux heures trente dans les locaux de l'association Actions pour l'Autisme Asperger à Bayonne.
Avant de pouvoir se prononcer, elle a également pris contact avec Françoise, mais aussi ma fille pour recueillir son précieux témoignage. C'est grâce à celui-ci qu'elle a pu mesurer l'impact du syndrome sur ma vie quotidienne et à quel point il pouvait être handicapant.
Car moi, je n'en ai pas conscience, finalement. D'ailleurs j'ai été incapable de répondre à une question pourtant essentielle : "donnez-moi quelques exemples de maladresses sociales."
Ca semble simple, dit comme ça, mais c'est pourtant totalement paradoxal. Si je me rendais compte que je commets une maladresse, je ne la ferais pas ! 
Je ne peux malheureusement qu'en constater les résultats, sans en deviner les causes. Oui, les gens s'éloignent de moi (enfin, certains, pas tous heureusement !), oui j'ai systématiquement des problèmes avec ma hiérarchie dans le cadre de ma vie professionnelle, non je n'arrive pas à rentrer dans la plupart des conversations et oui je me sens très mal à l'aise dès que je suis face à plus de deux personnes mais pourquoi ? Je n'en sais fichtre rien. Alors comment en parler ? 
Comment parler des anomalies de mon fonctionnement alors que je n'en ai pas conscience moi-même ? 
Aux thérapeutes qui me liraient : vous soupçonnez un effet Barnum chez votre interlocuteur ? L'absence de réponses à cette question devrait lever vos doutes plutôt que de vous conforter dans votre opinion. On ne peut pas parler de quelque chose qui fait totalement partie de nous et dont on n'a pas conscience, cette absence de conscience étant justement la cause de tous nos problèmes !

Maintenant que je me sais Asperger, à l'issue d'une évaluation fiable car très sérieusement menée, j'ai deux objectifs :
Le premier, comprendre au mieux mon fonctionnement, en saisir les limites mais aussi les atouts, car il y en a forcément. 
" Accepter ce que je ne peux pas changer et changer ce que je peux, avec la sagesse d'en connaitre la différence".
Sérénité, sagesse, courage... Ceux qui connaissent la Prière de la Sérénité si pratiquée en A.A., merveilleux outil pour l'atteinte de la sobriété, comprendront... 
Le second, me construire sur ces nouvelles bases, me développer en harmonie avec ce Moi dont je détiens enfin les clefs. 
Une piste que je commence seulement à creuser, mais qui me semble passionnante : la désintégration positive. Mon nouvel intérêt restreint ?

Je ne sais pas, je me sens épuisée, vidée mais aussi très calme et intérieurement silencieuse. Pas de ce silence angoissant car signe de calme avant la tempête, non, le silence de la paix intérieure et l'apaisement. 



Parfois je pense "je suis autiste Asperger." Je tends l'oreille, à l'écoute du moindre signe de colère, de tristesse, de rejet, de frustration. Rien. 
Cela ne sonne ni comme une sentence ni comme une révélation. C'est juste une constatation, une description objective de ma réalité. 
Quand Françoise m'a demandé ce que cela me faisait d'avoir enfin mon diagnostic, je lui ai répondu que je n'en savais rien, que pour une fois je n'avais aucun mot, que je n'arrivais d'ailleurs même pas à en parler sur mon blog, alors que je pensais que je m'y serais ruée dès l'annonce du résultat. 
Que je sentais que c'était là, au fond de moi mais que ça ne remontait pas à mon cerveau et que je n'avais finalement pas envie de le partager mais de le garder en moi, bien au chaud.
Elle a trouvé que c'était plutôt bon signe, que je n'étais pas en phase d'acceptation contrairement à ce que je pensais, mais que je l'avais déjà intégré. Là encore elle avait raison.

Je ne peux que la remercier pour sa clairvoyance, son humanité sans faille et ses compétences professionnelles. Sans elle je serai encore dans l'errance et l'ignorance.

A tous les bretons qui me lisent car se sentant concernés par le Syndrome d'Asperger, soit pour eux-mêmes soit pour leurs proches, sachez que nous avons la chance d'avoir quelqu'un comme elle dans notre région.

Quant à Ch., la psychologue qui a réalisé mon évaluation, sa disponibilité, son efficacité et sa bienveillance furent admirables. Merci à elle, ô combien.

Je vais devenir membre de leur association, je leur dois bien ça, d'autant que la présidente Mme Stourzde, grâce à qui j'ai pu finaliser ce diagnostic en un temps record (comparé aux délais d'attente du CRA) m' a affirmé que je pouvais compter sur leur soutien et leurs compétences quant à mon insertion professionnelle.

Aujourd'hui est un beau jour.

Je suis Asperger.

Et je le sais.




vendredi 15 juillet 2016

le dernier jour

LE DERNIER JOUR


" Se réveiller après un sommeil sans rêve, s'asseoir au bord du lit, poser ses pieds nus au sol et en sentir l'agréable fraîcheur. 
Prier. Merci mon Dieu. Juste merci. 

Boire un thé fort et un peu amer sur le balcon, le regard perdu neuf étages plus bas, à regarder sans le voir son quartier qui sort de la nuit. 
Calme, d'un calme jamais éprouvé, ranger et nettoyer, essuyer la vaisselle égouttée, faire briller l'évier.
Puis s'asseoir à la table de la cuisine, goûter le silence, la chaleur qui monte lentement par la fenêtre ouverte sur ce beau jour d'été. 
Respirer. 
Ecouter son cœur battre et ne rien faire d'autre. Non, rien d'autre.

A l'heure la plus chaude, s'allonger dans la douce obscurité de la chambre, fermer les yeux, ne pas penser.
Respirer.
Se lever enfin, un peu moite, tirer le drap, en effacer le moindre pli et prier à nouveau. Mon Dieu regarde moi, regarde ma Foi. Que ta Volonté soit faite, mon Dieu. Je crois en Toi.
Laisser passer les heures, attendre encore et encore, immobile à la table de la cuisine. Croiser les mains pour qu'elles ne tremblent pas. 
Fermer les yeux pour qu'ils ne cillent pas. 
Respirer.

Au coucher du soleil, prier à nouveau. A Toi qui ne demande rien, je t'offre ce cadeau, Mon Dieu. Tu es grand, seul et unique. Grâce à moi ton Nom sera loué. Tel est mon présent. 
Puis prendre ses clés, franchir le seuil de l'appartement, le regarder une dernière fois, propre et ordonné, fermer la porte à clé.
Monter dans le fourgon, le faire démarrer, conduire dans la ville déserte jusqu'à la mer, se garer pas trop loin, à l'endroit maintes fois repéré, laisser tourner le moteur, attendre encore un peu, pas longtemps, juste le bon moment.
Regarder le ciel s'embraser de mille teintes, les fusées du bouquet final envahir la nuit et retomber en pluie incandescente, puis laisser mourir les applaudissements des milliers de spectateurs venus assister au spectacle du feu d'artifice se reflétant sur la mer, attendre que la foule commence à se disperser. 
Essuyer sur ses cuisses ses mains en sueur, les crisper sur le volant.
Respirer.
Maintenant. 

Passer les vitesses. Accélérer. Ne pas freiner.
 Ni au premier impact, ni aux suivants. 
S'autoriser un très court instant à fermer les yeux sur les tous premiers corps écrasés, puis se jurer de les garder grands ouverts jusqu’au bout.
Respirer. 
Prier. 
Dieu est Grand. 
Continuer jusqu'à la fin. Ne pas dévier malgré les hurlements, les heurts, les pleurs. 
Respirer. 
Prier. 
Dieu est Grand.

Ne pas trembler quand les premiers coups de feu résonnent, ne pas paniquer quand le première balle transperce le pare-brise.

Respirer une dernière fois.
Tuer une dernière fois.
Prier une dernière fois.
Dieu est Grand.
Dieu est Grand.
Dieu est Grand.

Puis mourir "

- S.F. -

Ce peut-il que ce soit aussi ...simple que cela ?


Jonglerie

JONGLERIE



" Un korrigan

A catogan

En cardigan

Perdit le gant

De l’élégant 

Perdigan. "

- S.F. -







*

*            *

hommage

Cet étrange haïku s'est imposé à moi la veille du tragique attentat de Nice qui nous bouleverse tous tant ce matin.

D'où le titre...


HOMMAGE


" Les roses sont pourpres

Du sang de nos morts.

Me faut-il les aimer ? " 

- S.F -


mercredi 1 juin 2016

mondes parallèles...

mardi 31 mai, 23h30 :




La réalité n'existe pas. 
La réalité n'existe pas, parce que l'objectivité n'existe pas.
Et l'objectivité n'existe pas, parce que nous sommes humains.

Je viens de m'en rendre compte aujourd'hui. Ce sont des choses auxquelles j'ai déjà pensé, mais sans approfondir. Là, il va bien falloir que j'aille au bout de mon raisonnement, sinon ça va me bouffer la tête. Les mots vont s'écrire encore et encore dans mon cerveau, je n'arriverai pas à dormir, et à deux heures du matin il faudra que je me relève pour les noter quelque part.
donc raccourci, gain de temps, je les écris maintenant. 

Alors reprenons. 
J'affirme que la réalité n'existe pas, je vais nuancer : la réalité existe, mais hors de la perception humaine. Je vous assure que c'est vrai : rien, aucun élément, aucun événement ne peut rester purement factuel dès lors qu'il est appréhendé par le cerveau humain. Et pourquoi ça ? Parce que nous mettons forcément des filtres à toutes les situations que nous vivons, et que ces filtres sont purement subjectifs et infiniment variables d'un individu à l'autre.
Notre cerveau enregistre énormément de paramètres sur notre environnement, instantanément, constamment mais fort heureusement, en "tâche de fond". Les informations arrivant à notre conscience ont d'abord été traitées et triées en fonction de paramètres qui sont propres à chacun. Et elle sont interprétées, forcément. Par nos sens, notre éducation, notre environnement social, notre morale, notre savoir, nos expériences, et que sais-je encore. 

Dès lors, que reste-t-il d'objectif dans ce je vois, dans ce que je vis ? Quelle réalité commune pouvons-nous partager ? En existe-t-il une, au moins ?

Quand la profession hôtelière se réjouit d'un bel été, les agriculteurs se plaignent de la sécheresse. Alors oui, il fait beau, mais pour qui ? Par rapport à quoi ? 
Dans les faits, il a fait doux et il n'a pas plu pendant deux mois. Pour la plupart des gens, cette réalité deviendra celle d'un bel été, et c'est le souvenir qu'ils en garderont, alors que pour d'autres, cet été-là restera un mauvais souvenir. Subjectivité.

Un autre exemple. Placez dix collaborateurs dans une même salle pour une réunion de travail. Un seul et même contexte : deux heures à écouter un intervenant sur une thématique professionnelle, dans une salle climatisée à 20° et éclairée aux néons. 
Une seule réalité, vécue pourtant de dix façons différentes : le premier s'ennuiera à mourir pendant que le second sera captivé, le troisième trouvera les sièges inconfortables alors que le quatrième s'amusera à tenir en équilibre sur les deux pieds arrière, le cinquième sera le seul à avoir trop chaud, le sixième remarquera qu'un néon clignote, ce qui ne dérangera personne à par lui, etc... Et les souvenirs que chacun en gardera seront très différents, alors que tous ont apparemment vécu la même chose. 

Hier, ma psychothérapeute m'a lu un courrier que lui a envoyé mon père à sa demande, puisqu'elle cherche à "pister" le SA dans mon enfance et ma petite enfance. Mon père s'est donc prêté à l'exercice (ce dont je lui suis reconnaissante) et a rédigé un texte extrêmement factuel, décrivant certains événements marquants de notre histoire familiale avec beaucoup de distance, sans implication émotionnelle. 
Cette liste de faits semble très objective, puisque uniquement descriptive, chronologique, informative. 

Sauf que.

Elle en est bien loin. Que d'omissions ! Que d'interprétation ! Que de subjectivité !
Ce qu'il écrit est si éloigné de mes propres souvenirs, les conclusions qu'il en tire sont tellement "jugeantes" et péremptoires, persuadé qu'il est de détenir LA vérité, la vision qu'il a et qu'il a toujours eu de moi est tellement loin de qui je suis vraiment !
Nous avons vécu les mêmes choses pourtant, mais de façon si différente qu'il en résulte deux réalités diamétralement opposées. Nous vivons dans deux mondes parallèles qui, par définition, ne se rencontreront jamais. 



Je comprends aujourd'hui à quel point ça a toujours été difficile pour lui de m'aimer, les filtres qu'il a dès qu'il pose le regard sur moi sont tellement déformants ! 

Alors oui, j'ai mal. J'ai très très mal même si j'avais compris cela depuis bien longtemps. Les plaies que je pensais cicatrisées sont à nouveau ouvertes, ça fait 45 ans qu'elles tentent de se refermer, en vain.

Et voilà comment je réagis. Voilà comment fonctionne mon cerveau : j'intellectualise, j'élabore de toutes pièces une théorie qui a déjà été développée avant moi, par des gens bien plus compétents et avec bien plus de talent. Sauf que moi, c'est ma pensée propre. Je n'ai jamais rien lu à ce sujet, même si je sais que cette théorie existe. 
Voilà à quoi me sert mon HQI : à réinventer l'eau chaude ! le fil à couper le beurre ! le pas de vis ! pi ! le zéro ! 

C'est dramatiquement inutile. Mais c'est mon fonctionnement. 

Je crois que ça me permet de me tenir à distance de mes émotions pour un temps. A distance de mon cerveau, mais pas de mon corps. Elles viennent se nicher à des endroits précis, c'est d'ailleurs grâce à cela que je peux les identifier. 
L'angoisse me chatouille le plexus solaire. 
La colère me serre l'estomac.
La tristesse, c'est comme un poids au niveau du cœur.
L'amour, c'est aussi au niveau du cœur, mais c'est comme une porte qui s'ouvre.

Aujourd'hui, je sais que je suis en colère, angoissée et très triste. 
Ca passera, comment et dans combien de temps je ne sais pas, mais ça passera.

En tous cas, à cet instant précis j'en déduis deux choses, deux toutes petites certitudes mais qui n'en sont pas, vu le nombre de questions qu'elles posent :

La première, c'est que je devrais me sentir soulagée, car  libérée du regard et du jugement de mon père. Car enfin, à quoi bon vouloir encore essayer de ressembler à l'image qu'il a de moi, puisque c'est totalement impossible ? A quoi bon tenter de ne pas le décevoir, puisqu'il le sera forcément ? A quoi bon tenter de lui expliquer, puisqu'il n'entendra pas ? A quoi bon vouloir à tout crin lui faire partager ma réalité, puisque de son monde il ne peut même pas la concevoir ?

La deuxième, c'est que je peux finalement étendre ce raisonnement à tout ce et tous ceux qui m'entourent. Cette société n'est pas la mienne, ce monde du travail n'est pas le mien, ces codes n'ont aucune raison d'être dans mon monde à moi, ma réalité n'est pas, et ne sera jamais la vôtre. Et bien sûr, réciproquement. Alors, le titre de mon blog serait-il purement utopique ? Est-il possible de créer des passerelles entre nos différents mondes ? Est-ce souhaitable ? Est-ce faisable ? 
Ne ferais-je pas mieux de couper au contraire tous les ponts, de peaufiner ma planète et de ne laisser surtout à personne le pouvoir de la détruire ? 

Voilà en tous cas un témoignage objectif de ma totale subjectivité, voilà ce qui se passe en moi dès lors que mes neurones s'agitent un peu trop fort. Alors, typiquement Asperger ou pas du tout ? Je n'en sais rien, vous en pensez quoi, vous ?
Et vous, comment gérez-vous vos émotions ? Le partage serait intéressant.
Je ne sais pas si vous pouvez laisser des commentaires sur mon blog, vu que je n'en ai aucun pour l'instant. Mais si c'est le cas, et si vous souhaitez réagir, n'hésitez pas à le faire.
Sinon, écrivez-moi par mail à unpontentredesmondes@gmail.com, je serais ravie d'entamer toute discussion à ce sujet !


PS : Au hasard de mes pérégrinations sur le web, je tombe sur le PDF intégral d'un ouvrage intitulé "L'univers est un hologramme", de Michael Talbot. Une fois téléchargé, j'entame la lecture de la préface, signée du journaliste et écrivain Patrice Van Eersel. Et voilà ce que j'y lis :

S'il fallait raconter en une seule mot la Renaissance qui, à partir du XVe siècle engendra la modernité, on pourrait, je crois, s'arrêter à celui-ci : lentille - que les opticiens appellent aussi objectif.
La lentille permet de construire des microscopes et des télescopes, et donc de pénétrer les univers infiniment petit et infiniment grand. Elle constitue surtout un filtre traducteur entre le monde (inconnu à priori) et notre conscience (qui nous est donnée d'emblée). [...]
En réalité, c'est toute une vision du monde que la lentille va introduire à partir du XVIe siècle : peu à peu, seuls ses "filtrages" seront reconnus comme représentants légitimes du réel. Et comme une lentille (objectif) ne peut traduire le-dit réel qu'en terme d'objets [...] , seuls les objets seront donc décrétés vraiment "réels". La phrase "ceci est objectif" deviendra synonyme de "ceci existe". Alors que "cela est subjectif" voudra plutôt dire -derrière une aumône de reconnaissance, au nom de la liberté d'opinion- : "cela est sujet à caution" ou "cela relève du fantasme", et donc, au bout du compte, "cela n'existe pas".

Voilà de quoi étayer mes réflexions... et les vôtres aussi, en tous cas je l'espère !





jeudi 19 mai 2016

C'est grave, docteur ?

Si je résume et si j'ai bien tout compris, être Asperger c'est :


  • ne pas savoir parler pour ne rien dire.

"Bonjour ça va ?
- Ben oui, et toi ça va ?
- Ouais, le top. Il fait beau aujourd'hui, hein ?
- Ah oui, trop. Il était temps, hein.
- Tu m'étonnes... Bon ben salut, alors !
- Oui, c'est ça, à plus !"


Waouh. C'est vrai que là, on passe à côté de quelque chose, indéniablement !
Non mais franchement, moi j'appelle ça "faire du vent". Parce qu'au final, il s'est passé quoi, entre ces deux personnes ? Rien du tout. Elles ne se seraient pas parlées, ça aurait été pareil.

Entre Asperger, ça donnerait plutôt ça :
"Bonjour, comment vas-tu ?
- Pas fort, chuis crevée. Je dors pas bien en ce moment, j'arrête pas de gamberger, ça m'épuise.
- Ah oui, je vois. Je connais bien. Tu sais quoi ? j'ai essayé la valériane, franchement ça m'a fait du bien.
- Merci du tuyau, ça coûte rien d'essayer en effet. Bon, ben je profite qu'il fasse beau pour aller m'en acheter une boîte, tiens.
- Ok, alors à plus, et surtout repose-toi bien !"
Parce que quand on demande comment va l'autre, on attend une vraie réponse, on s'intéresse vraiment à son état de santé, et si l'interlocuteur répond sincèrement, alors un dialogue constructif peut avoir lieu.

De ces deux dialogues, devinez lequel je préfère ?

  • ne parler que de soi et de ce que l'on connait
Et ? Il est où le problème ? Vous ne pensez pas que tout le monde devrait en faire autant ? Parler de ce que l'on connait, et uniquement de ce que l'on connait, devrait être la base même de tout échange. Ca éviterait 

les rumeurs :
-"Tu sais quoi ? Madame Corne est cocue !
- Ah bon ? Tu couches avec son mari ?  (exemple de mauvaise réponse)
- Ah oui, t'es sûre ?
- A 200%. En plus, c'est Machine qui me l'a dit. Elle est au courant, parce qu'elle connait très bien la cousine de l'arrière grand-tante de Mr Corne, en fait elles bossent ensemble alors tu vois... Mébon je te dis ça je te dis rien. 
- Pauvre Mme Corne... C'est clair que c'est pas le genre de truc à répéter. En même temps, ma voisine la connait bien, leurs enfants sont dans la même école je crois. Faut que j'aille lui raconter ça, elle va pas en revenir !"

les préjugés :
- un autiste, ça parle pas

le racisme :
- les roms, tous des voleurs



et j'en passe.

  • ne pas bien décrypter les émotions :
Dit comme ça, ça peut être embarrassant. On demande à une personne comment elle va, elle nous répond que ça baigne et cinq minutes après elle fond en larmes. 
C'est gênant. 
Oui, mais. Si cette personne, au lieu de nous répondre que ça va, nous avait dit tout simplement la vérité, à savoir qu'en fait non, ça va pas du tout, on aurait su gérer. Si elle nous tait l'information, c'est vrai qu'on ne peut pas deviner. Mais si elle nous en parle, on comprend et on peut agir : compatir, rassurer, consoler. Car on ne manque pas d'empathie !
En résumé, on ne sait peut-être pas décoder ce que l'autre veut nous cacher, mais on sait s'y intéresser de très près. 

La personne "normale", elle, sait lire les signes de malaise chez l'autre, mais elle n'en a rien à faire. Au final, qu'est-ce qui est le mieux ?



  • avoir des paroles ou des réactions inadaptées
Ah. Inadaptées, dites-vous ? Parce qu'authentiques et sans filtre ? Et ? 
Ca peut vexer l'autre, le mettre mal à l'aise, le blesser. Pourtant, on dit qu'il n'y a que la vérité qui fâche. C'est de ma faute à moi si les gens sont susceptibles ?


  • avoir des "intérêts restreints"
Bon, on pourrait dire des passions, des domaines d'intérêts, tout de suite ça fait moins pathologique, mébon... Soit. 
Il est où, le problème ? On serait les seuls ? Que dire des footeux qui connaissent le classement de toutes les équipes dans chaque ligue, le montant de chaque transfert, le petit nom du moindre entraîneur et jusqu'à la couleur des caleçons des joueurs ? 
Ils sont pourtant légion, et on ne leur confisque pas pour autant la zapette lorsqu'ils se relèvent à deux heures du mat' pour regarder en direct sur leur télé XXXXL achetée pour l'occasion le match France/Mozambique en seizième de finale de la coupe du monde. 
Ok, certains d'entre nous connaissent tous les horaires des trains et tous les changements sur toute la France, dimanche et jours fériés compris. D'autres vont vous parler avec une gourmandise non feinte des différents modèles de turbines, hélices et arbres à came utilisés de 1952 à nos jours sur les Corsica Ferries. 

Au moins, reconnaissons leur l'élégance de ne JAMAIS parler politique !


  • avoir des rituels et des routines 
Dites-moi, ça gêne qui, au juste ? D'autant que ces fameux rituels ne concernent le plus souvent que notre vie quotidienne et ne sont pas visibles "en société". 
Donc, je repose la question : qui est-ce que ça gêne si je préfère empiler mes livres plutôt que les ranger sur la tranche ? Commencer à aspirer mon salon toujours par le coin diamétralement opposé à la porte d'entrée ? Me laver les dents plus de trois fois par jour ? Tirer systématiquement les quatre coins de mon oreiller et en tapoter le centre huit fois avant de poser ma tête dessus ? Classer ma liste de courses en fonction des rayons ?

Et puis, serions-nous les seuls compulsifs obsessionnels en ce bas monde ?

Bref, vu comme ça et de loin, on dirait bien qu'il n'y a pas de quoi fouetter un chat. 
Du coup, je cherche à comprendre, moi. 

Pourquoi ces différences (et j'insiste bien sur le mot différence), finalement bien futiles et minimes, deviendraient un handicap dès lors qu'on les cumule ? 
Qu'ont-elles de si dérangeantes pour que notre société veuille à tout crin les gommer ? 
Pourquoi devrions-nous être sans cesse dans l'adaptation alors que la grande majorité de nos interlocuteurs ne s'adapte pas à nous ?
Comment ces différences, que je trouve bien légères, peuvent au final générer de tels sentiments de décalage, de souffrance et de solitude ? 

Serions-nous seuls en cause ? 


Et si le Syndrome d'Asperger n'existait que par le regard que les autres posent sur nous ? 

A mon avis, si syndrome il y a, c'est plus celui d'une société maladivement orthonormée et psychorigide jusqu'à l'intolérance, que LE MIEN.